Sans titre

A la dérive dans l'Atlantique avec les clandestins noirs. Dans son boubou saharien, avec sa barbe et son bronzage, le Français passe pratiquement inaperçu à Nouadhibou, repaire de trafiquants de drogue et de passeurs de clandestins. Ceux qu'il fréquente dans ce port du nord de la Mauritanie le croient employé par une ONG. Sous cette couverture, Dominique Mollard cherche à embarquer avec des émigrants clandestins pour une traversée périlleuse vers les Canaries. Ce journaliste de télévision de 58 ans est à l'affût d'un reportage vécu sur les Africains qui, par dizaines de milliers, bravent la mort chaque année pour gagner le mirifique Eldorado européen. Victimes de leur propre impréparation, de trafiquants humains peu scrupuleux et d'une mer souvent démontée, nombre d'entre eux y laissent la vie. Vétéran des guerres d'Afghanistan et de Somalie, Mollard partage un temps une chambre miteuse avec un groupe de candidats à l'exil, gagnant leur confiance, enregistrant leurs rêves chimériques, partageant avec eux gale, puces et dysenterie. Lors de marchandages nocturnes, des "deals" sont conclus avec les trafiquants mais, en un an, il connaît avec ses compagnons plus d'une vingtaine de faux départs avant d'embarquer pour de bon à la fin du mois d'août dernier. Entre-temps, il aura été dépouillé deux fois de ses effets et appréhendé une fois par la police mauritanienne. Il se retrouve par une nuit d'encre à bord d'un chalutier de 14 mètres hoquetant dans un océan agité, en compagnie de clandestins en proie au mal de mer. "CHACUN POUR SOI" Prudent, Mollard s'est muni de fusées de détresse, d'un GPS et d'un téléphone satellitaire. En revanche, il n'a pas prévu l'indiscipline de ses compagnons d'aventure. "J'attendais plus de solidarité, mais c'était chacun pour soi. Les gens étaient mauvais", confie le journaliste. Il y a à bord quatre "petits capitaines". Tous sont "complètement camés". L'un d'eux escroque encore de l'argent au Français. Un autre insiste pour mettre le cap au sud, au lieu de se diriger vers les Canaries, au nord. Il exhibe un couteau quand Mollard le contredit. "J'étais hors de moi mais je me suis maîtrisé. Je l'ai traité d'imbécile et je lui ai dit qu'il ferait mieux de m'écouter s'il voulait arriver vivant." Lorsque le reporter tente de passer des barres vitaminées à une femme et à son bébé sous-alimenté, les autres passagers les entament au passage. Certains sont tellement malades qu'ils ne peuvent vomir par-dessus bord. "J'étais couvert de vomi. C'était dégueulasse. On comprend pourquoi tant gens meurent en route. Ils se laissent mourir, sans bouger, manger ni boire." L'embarcation délabrée prend l'eau et le moteur cale à plusieurs reprises. Et pour cause: une partie du gasoil a été siphonné et remplacé par de l'eau... Au coucher du soleil, le second jour de la traversée, la mer devient menaçante et le moteur expire. Les "capitaines" le démontent et le remplacent par un vieux. Rien n'y fait. RETOUR A LA CASE DEPART Les lumières des superstructures d'un cargo se détachent à cinq cents mètres. Les clandestins, paniqués, tirent une fusée de détresse. Le navire s'éloigne pesamment en l'ignorant. Tandis que la nuit progresse, le chalutier dérive dans les eaux démontées et ses passagers commencent à crier, pleurer et prier. A l'aube du troisième jour, Mollard décide d'utiliser son téléphone satellitaire, qu'il avait soigneusement dissimulé, de peur qu'on le soupçonne de vouloir "donner" ses compagnons. Il contacte la garde-côte espagnole, qui l'avise qu'un pétrolier russe va se dérouter pour les recueillir et les remettre à un patrouilleur qui les conduira aux Canaries. Lorsque l'immense bâtiment les rejoint, les clandestins se précipitent pour agripper l'échelle de corde que leur lancent les matelots russes, faisant dangereusement gîter le chalutier. "Nous risquions sérieusement de chavirer. J'ai dû frapper les gens, les gifler. Un des 'capitaines' les a tenus en respect avec une massue improvisée", raconte Mollard. Finalement tous les passagers sont hissés sains et saufs à bord du pétrolier. Mais le soulagement laisse bientôt place au désespoir lorsque le patrouilleur se profile: à bord, les uniformes sont marocains... "J'ai alors consulté mon GPS. Nous étions à moins de 10 km de Dakhla, au Sahara occidental. "Les migrants étaient de retour à la case départ. Ou même avant, car la plupart se trouvent encore dans un camp de rétention." Par Tom Pfeiffer Source: Lemonde reuters (M)
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